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Les
décorations d'une poterie crétoise ou précolombienne
nous permettent d'entrer dans la vie quotidienne de ces
civilisations disparues.
Les peintures des grottes de Lascaux nous ouvrent
des aperçus sur les gens qui les habitèrent : nous
savons ce qu'ils chassaient et avec quels procédés. Un bambou gravé de la Nouvelle-Calédonie devient
pour celui qui sait le regarder avec une curiosité
clairvoyante un mémorial graphique d'une grande richesse
et d'une incroyable précision.
Nous y pouvons suivre, scène par scène, une cérémonie
d'ouverture de la saison des ignames ou les différentes péripéties
d'une pêche à la bonite, au harpon, du " pont
" d'une
grande pirogue de haute mer.
Rien
de tel à Tahiti. Le
Tahiti d'avant la venue des Européens, le Tahiti d'avant
1765, possédait ses poètes épiques et ses savants généalogistes,
des prestigieux orateurs et des habiles costumiers, mais
les arts graphiques y étaient inconnus et la science du
dessin totalement ignorée.
Hormis
quelques traces d'animaux gravées sur des pierres, les
anciens polynésiens ne nous ont transmis aucune "image" qui puisse nous apporter des éclaircissements sur leur
vie quotidienne ou leurs cérémonies, leurs habitations
ou leurs paysages familiers. Pas même leurs visages. A Tahiti la
"mémoire" des grands chefs ne se
conservait pas par des portraits et leur souvenir ne se
concrétisait pas dans des "gisants" étendus sur
leurs dépouilles mortelles non plus que par des dalles
gravées; et les hauts faits des ancêtres, plus ou moins
divinisés, ne méritaient pas de figurer en pleine page
dans des manuscrits enluminés ou sur des tapisseries de
haute lice. Nous sommes à Tahiti dans une civilisation
orale, une civilisation du verbe, non dans une
civilisation de la plume et de l'écrit.
C'est par la parole, non par l'écriture et le
dessin, que se conservent les exploits des héros et les
fracassantes métamorphoses des dieux du ciel. C'est par des
"pierres-témoins" sur des marae
ancestraux qu'on marque son appartenance à un clan, non
par des lances où flottent des bannières ou des bagues
armoriées.
Quelque
cataclysme maritime, un gigantesque tsunami aurait-il rayé
de la carte du monde vers le milieu du XVIII' siècle la
Polynésie Française, nous ne connaîtrions de cette intéressante
population que ce qu'en aurait un jour retrouvé dans
leurs fouilles des archéologues en mission : Quelques
pierres de haches, des hameçons, des tikis de pierre et
des restes de marae.
LES
« ARTISTES » DES VOYAGES DE COOK
Mais déjà à cette époque, après les grands voyages de
découvertes des Quiros et des Magellan s'organisent en
Europe les circumnavigations qui ont pour but de
rechercher dans le Pacifique cette "terra Australis
incognito" que les géographes du XVIIe siècle placent
dans l'hémisphère sud pour y contrebalancer les terres
de l'hémisphère nord : L’Asie, l'Europe et l'Amérique.
De
1768 à 1779, en trois voyages qui font de lui un des plus
grands noms de l'histoire maritime de tous les temps,
l'Anglais James Cook prouvera la vanité de ces
conjonctures et établira la position des principaux
archipels du Pacifique.
Les
instructions de l'Amirauté lui ordonnaient de rapporter
en Angleterre le plus grand nombre de renseignements
possibles sur les pays qu'il partait reconnaître ou découvrir,
d'où, à son bord, la présence de savants : astronomes,
hydrographes ou botanistes; d'où, également,
l'embarquement de dessinateurs. Ils auront comme mission
de recueillir, à chaque escale, toute la documentation
graphique possible "de manière à suppléer aux inévitables
imperfections des rapports écrits".
Ainsi
Sydney Parkinson, William Hodges et John Webber seront-ils
successivement les "dessinateurs officiels" qui vont
accompagner Cook au cours de ses trois voyages.
Un trio de jeunes artistes, triés sur le volet,
ayant reçu une bonne formation académique et qui acceptèrent,
de meilleure grâce que les savants patentés, les rudes
conditions et les mille contraintes d'un voyage à cette
époque.
On
leur demandait de rapporter une documentation graphique
concernant non seulement les événements marquants de ces
expéditions, mais encore des vues figurant des scènes
avec des naturels, leurs costumes et les habitations.
Chacun
à sa manière donna satisfaction et fournit au retour des
documents qui servirent à illustrer les récits qui
furent publiés des trois Voyages de Cook en 1773, 1777 et
1784. C'est
de leurs trois noms que sont signées la trentaine de
planches, simples ou doubles, qui traitent des escales à
Tahiti ou aux îles Sous-le-Vent. Les premières images
qui permirent à l'Europe de se faire une idée des îles
du Pacifique. Souvent
réédités, traduits en français, en allemand ou en
hollandais, les "Voyages de Cook" , toujours ornés de
la même suite d'illustrations inlassablement reproduites,
connurent une très vaste diffusion. Ils seront les best-sellers de
l'époque.
Ces
hommes, qu'ont-ils vu ? Et comment nous ont-ils rendu ce
qu'ils voyaient ?
Ils
ont vu ce que voyait Cook et ce qu'il nous décrit : les débarquements
prudents dans l'île, avec une volonté bien établie de
paix et de bonne harmonie ; les premiers contacts et
l'organisation des escales, avec les aiguades, le troc,
les cadeaux mutuels; les promenades d'exploration par mer
autour des îles ou à l'intérieur des terres ; et,
surtout, ces curieux spectacles d'une civilisation différente
: fête de tout genre, danses, cérémonies religieuses
sur les marae. Offrandes aux morts, manifestations
nautiques. Ils n'en croyaient pas leurs yeux et, assis
par terre tiraient leurs carnets de croquis. D'un crayon rapide, ou bien d'un lavis délicat,
ils se hâtaient d'y fixer l'essentiel de la scène notant
par ailleurs avec soin, en cent " remarques " successives, le drapé d'un costume ou l'allure d'une
coiffure de cérémonie, le détail d'un instrument de
musique, l'aspect précis d'une cabane en fibres végétales...
Ce
sont ces notations qui servirent de base aux compositions
plus élaborées, que nous avons sous les yeux dans les
illustrations des "Voyages du Capitaine Cook". Car il n'était pas possible aux artistes de se
livrer sur place à ces travaux de mise au point. Leur temps à terre était trop
précieux. Par
ailleurs, il n'était pas question de
travailler à bord faute de place. Les dessins qui ont servi aux graveurs anglais pour
exécuter leurs planches des "Voyages" ont
certainement été exécutés en atelier, à tête reposée,
au retour de l'expédition.
Ce
sont ces dessins, et les études qui les ont précédés
qu'il faudrait aller rechercher dans les archives et les
collections privées, publier et étudier, si l'on voulait
avoir une idée exacte de ce que fut réellement la première
vision du monde océanien par un artiste européen.
Car, et la remarque a son importance, les
illustrations des "Voyages" que nous voyons
reproduites partout, ont déjà subi l'interprétation des
graveurs londoniens de la fin du XVIIIe siècle. Habitués à rendre les peintures des membres de la
Royal Academy et des séries d'antiquités grecques ou
romaines, l'Océanie était pour eux un monde aussi étranger
que la Chine, aussi intraduisible qu'une vue de la lune.
Une danseuse, pour eux, c'est Covent Garden ; un beau vêtement,
une robe de bal à la cour; et un lit de parade mortuaire
sur une marae quelqu'accessoire de théâtre destiné à
la grande scène du 3e acte. Ils ont déjà eu tendance à infléchir, selon un
rendu anglais et les idées de l'époque, les scènes océaniennes
qu'on leur apportait à graver.
Nos
artistes accompagnateurs eux-mêmes, auxquels on a
pourtant demandé d'allier « la précision à la véracité
» ont bien du mal à se sortir de leurs canons classiques. Tahiti restera toujours pour eux une sorte de Grèce,
qu'ils teintent de leur mieux d'un exotisme tropical.
Peut-être voient-ils les choses comme elles sont,
mais de vieilles habitudes graphiques les trahissent. Une tahitienne, de quelques colifichets, chasse-mouches
et tatouages dont ils la couvrent, reste, anatomiquement
une "Académie", un modèle d'atelier, avant d'être
cette tahitienne qu'elle devrait être, dont la
silhouette, le port, la marche et la démarche nous
paraissent aujourd'hui si particuliers, si
caractéristiques. Ils ne parviendront non plus jamais à dessiner
d'une manière ressemblante un tiki ou quelque ornement de
proue.
Tant
pis; ne leur en tenons pas trop rigueur; sachons leur
pardonner ces imperfections accidentelles. Ils nous ont
apporté une documentation sans prix. Sans
eux, que Tahiti saurait-il de lui-même? Ne
nous lassons donc pas de feuilleter ces planches
magnifiques, fruits de tant d'observations pertinentes et
d'efforts sagaces. Elles
nous apportent avec une entière bonne foi, et sans aucun
bavardage, aussi objectivement que possible, scènes
domestiques ou cérémonies, l'essentiel du Tahiti avant
l'arrivée des Européens; et elles illustrent parfois mot
à mot, telle ou telle page des "Voyages". Que désirer
de mieux ?
Rentrés
en Angleterre et après avoir rempli leur contrat. Hodges
touchait 250 guinées par an pendant son travail. Nos
trois dessinateurs songèrent à utiliser leur
documentation pour leur profit personnel et l'avancement
de leur carrière d'artiste. On voit alors paraître des suites de gravures et
des albums de dessins coloriés par les procédés de l'époque,
"Views in the South Seas".
Mais
chacun songe surtout à la "Royal Academy" et à se
faire remarquer des connaisseurs lors des expositions
annuelles de cette société qui régnait alors sur les
arts en Grande Bretagne. Ainsi voyons-nous naître des tableaux de chevalet
qui nous apportent de classiques paysages tahitiens.
HODGES
ET WEBBER
Hodges
semble le plus connu de ces artistes. On peut voir plusieurs huiles tahitiennes de lui au
Maritime Museum de Greenwich, des commandes de l'Amirauté
britannique. Elles
nous transportent dans différents coins de l'île, à
Tautira, au Pari, à Matavai. On songe devant elles à certaines toiles de Claude
Le Lorrain. Comme
celles du Lorrain évoquent pour nous une sorte d'âge
d'or de la lumière, Hodges nous introduit, à sa manière,
dans ce qu'on va bientôt appeler le "mirage océanien".
Une
des peintures qui nous touchent le plus est une vue, pour
nous familière, qui nous présente la baie de Tautira;
celle que l'on prend de la côte en regardant vers
l'intérieur. Le cadre du tableau est tout à fait
classique. Entre les retombées des deux collines, un bout de
plaine où serpente la rivière, elle invite au bain. On n'est donc pas surpris d'y découvrir au premier
plan, quelques naïades officiellement tahitiennes, et
tatouées comme il se doit, mais traitées en académie. Des motifs sculptés qui se veulent sans doute des
tikis, bloquent la composition à droite. A son centre un motif d'arbres fait écran à un
arrière plan de hautes montagnes.
C'est une légère licence artistique vis-à-vis de
la topographie locale. Les
"sommets" de la presqu'île n'ont rien
d'aussi altier, d'aussi grandiose. Mais ils étaient nécessaires à l'artiste pour
donner de l'air à son paysage, lui permettre de le faire
baigner dans une atmosphère lumineuse, le transfigurer
par ces lointains presque fantasmagoriques. Un paysage paisible, un âge d'or tahitien où
trois hauts futs de cocotiers viennent mettre leur touche
d'idéalisme.
Mais
la toile de Hodges le plus digne de figurer dans une
anthologie tahitienne serait plutôt celle qui nous montre
les frégates de Cook à l'ancre, au fond de la baie de
Matavai. Toutes
sortes de pirogues évoluent au premier plan dont les
occupants animent la scène. Au fond du tableau, des collines qui tombent dans
la mer, forment, dans les lointains, un dégradé lumineux. Une sorte d'étude rétrospective,
la toile a été
peinte en Angleterre, sur les féeries des cieux et de
l'atmosphère tahitienne, une très belle toile.
Avant
de quitter ces premiers peintres de Tahiti, saluons John
Webber qui, outre les remarquables illustrations du "troisième voyage" de Cook, est l'auteur du portrait de
"Poedooa, fille de l'Oree, le chef de Raiatea".
Calme,
d'une dignité sereine, la tête légèrement portée en
avant, cette première femme polynésienne portraiturée
par un européen, malgré sa poitrine nue, malgré le tapa
blanc qui l'enveloppe, malgré la fleur de tiaré piquée
dans sa chevelure flottante sur les épaules, malgré ses
tatouages et l'éventail qu'elle tient de la main droite
dans un mouvement de bras particulièrement gracieux un
bras de danseuse, n'a en fait rien de proprement polynésien,
et un anthropologue ferait aussi bien d'elle une italienne
ou une maltaise. Ainsi
cependant Webber a-t-il vu Poedooa, qui a mis sur le
visage régulier un sourire à la fois narquois et énigmatique,
ironique et mystérieux. Si bien que cette jeune princesse qui va bientôt
mourir à la fleur de l'âge, c'est notre Joconde.
LES
DESSINATEURS
DES " ATLAS " DES GRANDES EXPEDITIONS FRANÇAISES
Ce
sont les peintres officiels français qui vont, pour le
bonheur artistique de Tahiti, prendre la relève des
dessinateurs anglais.
Le second quart du XIXe siècle va voir plusieurs
expéditions maritimes bien conduites. Il s'agit d'opérations scientifiques ou de
prestige, Louis-Philippe poursuivant une politique
d'expansion qui après avoir conduit la France en Calédonie,
va l'attirer aux Marquises et à Tahiti.
La
marine nationale utilise des navires plus importants, et
donc plus confortables, que ceux de l'époque de Cook, ce
qui permet d'y accueillir des "Artistes" dans de
meilleures conditions. En un demi-siècle les techniques du dessin ont
progressé, l'aquarelle est devenue un art, la camera
obscura couramment employée et les oeuvres des
dessinateurs se traduisent par de superbes lithographies
en couleurs, insérées dans des Albums retraçant
le voyage.
Duperrey
sur la "Coquille", visitera les Gambier et Tahiti en
1822. Il
porte à son bord un certain Lejeune qui nous a laissé
sur le Papeete de cette époque une série d'amusants
croquis coloriés contenus dans un "Album" conservé
par les services de la Marine, à Vincennes. Presque tous sont inédits. Et
c'est dommage car il y a là des notations aussi curieuses
que pittoresques.
Lejeune
sent un peu l'amateurisme. Avec Dumont d'Urville qui, au cours d'un voyage
avec l' "Astrolabe" et la "Zélée" passe en août
et septembre 1838 en Polynésie française, nous tombons
dans une expédition très structurée. Il y a à bord,
trois dessinateurs patentés : l'enseigne de vaisseau
Marescot, qui meurt en 1839, non sans avoir réuni une
documentation graphique considérable ; le peintre Ernest
Goupil, dont Dumont d'Urville a fait son dessinateur
officiel et qui, lui aussi, atteint de dysenterie sera
enlevé, à 26 ans, en janvier 1840, en Tasmanie. A un troisième artiste, lui aussi attaché à
l'expédition, peintre de la marine et aquarelliste, Louis
Lebreton reviendra la tâche de rassembler et de préparer
l'iconographie du voyage. L'
"Atlas pittoresque" en deux volumes, paraîtra
en 1846. C'est
un magnifique document iconographique, tel qu'on pouvait
alors le réaliser avec d'importants crédits officiels.
Il témoigne autant de la ténacité du chef de
l'expédition que de l'habileté des lithographes de l'époque;
de la virtuosité et du talent artistique des dessinateurs,
aussi et surtout. En
ce qui concerne l'Océanie française, cet " Atlas
" comporte 31 planches, 13 pour Nuku Hiva, 11 pour les
Gambier, 8 pour Tahiti.
On
rencontre ici ou là quelques-unes unes de ces
lithographies, extraites d'Atlas "cassés" par des
vandales. Mais
c'est l'Atlas entier qu'il faut pouvoir feuilleter à
loisir et regarder vraiment pour goûter le charme, la
beauté authentique de ces images d'autrefois.
Toute une époque revit alors sous nos yeux, celle
d'une Océanie du temps de la marine à voile, des visites
de cérémonies en uniforme, des nobles sauvages récemment
christianisés, avec leurs chefs et leurs pasteurs, leurs
églises et leurs marae, l'Océanie des Pritchard et de la
Reine Pomare.
Nous
voyons mentionnés, dans les catalogues des "Salons"
parisiens des années quarante du siècle dernier, des
oeuvres océaniennes de Lebreton.
Dieu seul sait ce qu'elles sont devenues !
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