|
"Une
figure importante dans le monde artistique a Tahiti"
écrivait au jour de sa mort a Papeete, en décembre
1965, son ami Franck Fay. Oui, encore un de ces
artistes authentiques, reconnus et consacrés chez
eux, qui va se trouver, a distance, pris au piège
du Pacifique sud et n’en sortira jamais plus.
L’affaire
est curieuse. Hollandais, grand prix de Rome de peinture
dans son pays au début du siècle, A. H. Gouwe conduit
une plus qu’honorable carrière de peintre avant la
première guerre mondiale. Attiré par la lumière, il
circule aux alentours de la Méditerranée en Italie,
en Espagne, au Maroc. Chez lui, il est surtout connu
par ses " chevaux de trait" ces énormes bêtes de fardiers,
aux pattes poilues, alors la fierté des brasseurs
hollandais pour la livraison de leurs marchandises.
On aime sa façon de les traiter. II ne suffit pas
a la demande car il est sous contrat avec un marchand
qui le harcèle...
A
52 ans, la lecture fortuite dans un journal de Toulon
d’un article consacré a Tahiti par un capitaine au
long cours, à quoi tiennent les vocations! le décida
à tenter l’aventure. Et le voilà débarquant à Papeete en 1927. II fait d’abord le tour de l’île
à pied, son barda de peinture sur le dos. La gentillesse
et l’hospitalité des habitants le bouleversent. Voulant
connaître les îles voisines, il s’installe pour quelque
temps à Raiatea. Le patron de l‘hôtel Fontana lui
dira :" Vous êtes un artiste, ici les artistes
ne paient pas "! II séjournera quatre ans a Tahaa,
avant de se fixer a Hanua, a une vingtaine de kilomètres
d’Uturoa. Et il s’y construit, a moitié de ses propres
mains, un petit fare. Il y recherche le calme. Sa
case-atelier est plus que modeste, mais tout y est
ordonné et propre. L’artiste vit là d’une existence
dépouillée "faite avant tout d’un goût profond et
significatif pour l’inconfort", dira un de ses
admirateurs.
II ne connaît que des planches pour couche "J’ai
autant de corne aux hanches que sous lea pieds" dit-il
en plaisantant, et n’ai que faire d’un matelas. De
ce fait, il se soucie peu de sa commodité
personnelle,
ce qui I’intéresse c’est son art. II est inconditionnellement
voué a sa peinture. Consent à tout sacrifier pour
aller au fond des choses, obtenir la concentration
d’esprit qui lui est nécessaire pour découvrir l’essentiel
d’un visage, d’une scène de danse, d’un site ou d’un
paysage. C’est un perfectioniste. II se méfie des
oeuvres trop rapidement faites. Il travaille sans
hâte, lentement. A son ami Francis
Sanford
auquel il a promis un Bora Bora et qui le presse d’achever
cette toile en chantier depuis longtemps il écrit
"Votre tableau, J’ai presque honte, mais ça avance
doucement (le mot est lâché !) car la composition
est compliquée et pleine de détails. Si je n’étais
pas méticuleux, je vous l’enverrais, mais je veux
que cette toile atteigne une parfaite (et voilà le
perfectioniste !)
pureté de couleur". Francis Sanford, le député-maire
de Faaa, a bien eu raison d’attendre. II
possède maintenant chez lui, pour son plaisir et sa
satisfaction de toujours :"Le grand morne de
Bora Bora, vu de la rade" une belle chose dont on
ne se lasse pas tellement elle rend d'une manière
à la fois personnelle et authentique, basculée vers
le ciel, cette merveille de la création tahitienne. Les paysages sont nombreux dans les
catalogues de Gouwe. Il
exposera à Tahiti en 1935, en 1940 et en 1956, mais
ces catalogues, simples listes de titres, ne nous
apportent aucune reproduction en couleur et il faut
avoir la chance, au hasard d'une visite dans une maison
tahitienne, d'en rencontrer quelques-uns pour admirer
ces toiles si pensées, si originales et qui baignent
dans cette extraordinaire lumière d'un bleu doré qu'aimait
Gris.
|