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JACQUES BOULLAIRE, dessinateur et graveur

Après tant de coloristes, enfin, un graveur ! Il fallait beaucoup d'audace à un artiste, et qu'il se sente bien sûr de lui, beaucoup d'attachement aussi à Tahiti pour oser s'attaquer à transcrire par la seule virtuosité d'un tracé au burin sur une plaque de cuivre ce que tant et tant d'autres avant lui avaient essayé de rendre au moyen d'une palette, riche de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, broyées ou malaxées à l'infini. Jacques Boullaire possédait cette audace, cet amour et cette maîtrise d'un métier difficile.

Ce sergent aviateur de la première guerre mondiale, ses décorations remisées au fond d'un tiroir, s'était d'abord laissé attirer dans les services de publicité d'une grande firme automobile française. Vite lassé des catalogues et des affiches il s'était lancé dans la gravure originale : bois gravé, burin, pointe sèche, lithographies. Il a ses entrées au "Crapouillot". Illustrer des livres lui paraît sa voie. Pour ses débuts, en 1928, il orne Frédéric et Bergerette un charmant conte d'Alfred de Musset. Les années suivantes il sort chez Mornay, César Birotteau et Madame Bovary : deux très beaux livres. Le voici lancé !

Son mariage avec Anne Hervé, une bretonne, fille d'un résident français aux îles Tuamotu, élevée dans la rude et austère solitude d'un atoll polynésien où elle s'est, elle aussi, amusée à dessiner et à peindre va l'attirer dans le Pacifique. Et c'est, en 1937, la découverte des îles.

Jacques Boullaire circulera alors à travers le Pacifique et la Polynésie, curieux, émerveillé, et méthodique dans ses approches du pays. Son métier d'illustrateur l'a déjà mis en condition d'observateur du différent, du particulier, du caractéristique.  Avec une méticuleuse passion, jamais las, il va prendre des notations, rapides esquisses ou croquis plus appuyés.  En quelques secondes, d'un crayon sûr, relevant sur son front ses lunettes pour mieux maîtriser un ensemble, il saisit une attitude où une allure, un regard ou un geste, une façon d'être typiquement tahitienne : mouvement furtif ou comportement plus stable. Il y a une manière tahitienne de dire « "adieu" ou de dire "oui", d'appeler ou de craindre.

La vahine n'aura bientôt plus de secrets pour lui.  Il connait son port et sa démarche, ses attitudes corporelles, les chevelures dont elles sont si fières. Il dessine leurs bras "cassés" à l'arrière, leur torse robuste, leurs pieds qui mordent largement le sol et leur donnent une assise, une stabilité accentuée encore par la solidité de leurs membres inférieurs.  Il détaille surtout leurs visages, couronnés de fleurs ou ombrés de crinières bleuâtres et d'étonnants couvre-chefs, dont il ne se lasse pas d'essayer de pénétrer les mystères. Candides visages juvéniles déjà touchés cependant par une sorte de gravité inquiète et une fausse mélancolie. Visages de filles, joyeuses compagnes de danse et bringueuses émérites, aux yeux parfois traversés par des passages à zéro et des vides étranges.  Visages équilibrés et plus mûrs de matrones rangées, lourdes de multiples maternités. Visages de vieilles femmes aux longues faces amincies, burinées de rides profondes par les gouges du temps.

Rien n'échappe à ses investigations et à ses quêtes.  Grands mornes des Iles sous le Vent et horizons à ras de mer des îles basses, tous les paysages sont étudiés par lui sous toutes les lumières de la création. Ses cahiers de croquis deviennent parfois des herbiers où  fleurs, fruits et feuillages. Il inscrit, avec une précision de botaniste, ses observations, mariant parfois sur une même page la feuille massive et découpée de l'arbre à pain et l'esquisse d'une grande fougère arborescente. Et un cent-pieds qui passait par là mérite, lui aussi, un croqueton documentaire.

Au terme de ce premier séjour il exposera quelques dessins.  Il a aussi gravé deux ou trois bois. je lui ai entendu dire que le bois intitulé dans le catalogue de ses oeuvres : "Eia taoe manao" avait été gravé sur du miro, un bois de rose local, et tiré par l'imprimeur Juventin.

Dans des conditions assez analogues Boullaire passera trois ans dans le Pacifique après la guerre. "Aucune déception pour moi.  Papeete est à peine modifiée. La petite ville reste, quoi qu'on en dise, une des plus charmantes du monde. La flore tahitienne, ses collines, sa terre rouge, ses lagons sont sans égaux. Tiarés, hibiscus, frangipaniers, buraos en fleurs sourient à ceux qui reviennent, ne s'étonnant pas de leur fidélité. La cauchemardeuse Europe est loin de notre esprit".

Et modeste, il ajoutait : "J'ai l'impression que j'ai mal vu en 1937 bien des choses de ce monde étonnant qu'est la Polynésie, ou même que beaucoup de choses m'ont échappé à mon premier séjour.  Cette nature a besoin d'être vue, sentie, respirée plusieurs fois, et longuement, pour être bien comprise". De cette immense moisson océanienne engrangée par ses soins et qui, soigneusement classée, occupait des dizaines de cartons dans son atelier de l'avenue Foch, Boullaire, à la gloire de Tahiti, sortit des estampes et des livres.

A l'heure de l'exécution, devant ses dessins et ses esquisses, Boullaire "revit" son Océanie.  "Au vu de ces notes cursives, m'avouait-il un jour, je revois les paysages et les lieux, je me souviens du temps qu'il faisait et de la lumière. Je retrouve les bruits ambiants, les odeurs et le vent. Mes dessins me permettent de reconstituer-mon état d'esprit, de faire ressurgir mes impressions d'artiste. C'est comme une opération magique, je me retrouve là-bas. La nature et les êtres sont à nouveau présents. Et je travaille comme d'après nature".

Cette confession nous aide à comprendre pourquoi ces estampes nous paraissent si merveilleusement évocatrices. Elles joignent en elles deux qualités souvent incompatibles, le fini et l'enlevé. Elles nous apportent à la fois le jaillissement spontané du vécu, et le trait longuement médité du choisi.  Elles ont dans le même temps, la sérénité et la rigueur des compositions d'atelier et la fraîcheur, le côté direct et primesautier de l'esquisse.

Parmi la centaine de gravures polynésiennes de Boullaire s'il fallait citer quelques oeuvres plus caractéristiques on pourrait noter : "Tapati poipoi", 1938, burin et roulette représentant une petite fille sortant du Temple le dimanche: "Haere ori haere", 1946, amusante lithographie d'une promenade en voiture à Moorea; "Pahi Nuku-Hiva", 1957 un burin vigoureux et vivant montrant sur le quai de Papeete les préparatifs du départ d'une goélette pour les Marquises.

Du côté des livres, en pleine guerre, avec des moyens de fortune, Boullaire sort "Victor Segalen et l'Océanie" et "le Mariage de Loti" qui transcende de cent coudées toutes les autres éditions de bibliophiles de ce classique de Tahiti. Mais son chef d’œuvre demeura les pointes sèches qu'il réalisera pour "Mon île Maupiti" un extrait des Cahiers d'André Ropiteau, jeune vigneron bourguignon de bonne race qui avait voué à cette île perdue une ferveur passionnée, avant d'aller mourir pour sa défense et celles des libertés françaises quelque part du côté de Verdun. Ayant accepté d'illustrer ce texte pour les yachtmen bibliophiles, Boullaire, avec son admirable conscience artistique, à une époque où Maupiti était vraiment difficile d'accès avait tenu à faire le voyage et à passer quelques jours dans l’île de 231 habitants, pour se pénétrer de son charme et faire connaissance des façons de vivre de ses notables. Il désirait que son témoignage soit authentique. On sent qu’il a mis dans ses compostions la fine fleur de son talent. Ces pages resteront parmi les meilleures jamais inspirées par l’Océanie.

Une des supériorités de la gravure sur la peinture, c’est qu’il est possible, sans faire de folie, d’accrocher chez soi un vrai Boullaire, pour moins qu’une pauvre reproduction de Gauguin. Vive la gravure !